Roman graphique, l’attrape-lecteurs

UNION PRESSE n° 389 NOVEMBRE 2015

Devenus des incontournables du marché de la BD, ces albums d’auteurs touchent un public plutôt féminin et amateur de lecture.

Nicolas Feuz, gérant de la librairie Refuge BD à Paris (11e), s’enthousiasme : "Le succès de certains romans graphiques prend des proportions impressionnantes. J’ai vendu plus de 300 exemplaires d’Economix ! Quant à L’Arabe du futur, de Riad Sattouf, j’en avais commandé 20, et j’en suis déjà à 25 ventes." Couronné par le Fauve d’or cette année au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, l’ouvrage s’est déjà écoulé à plus de 100 000 exemplaires.

Un prix élevé et un public élargi

Le roman graphique donne lieu à de beaux ouvrages, dont le prix de vente est plus élevé que celui des BD traditionnelles. Ils font d’excellents cadeaux. Ils touchent également un public plus féminin. "Les éditeurs savent qu’ils peuvent atteindre les lectrices grâce à de nouveaux auteurs comme Pénélope Bagieu ou Marion Montaigne", explique Nadia Gibert, éditrice. 
Le nom de l’auteur joue un rôle clé. Alors que la BD repose souvent sur des héros, ici, on achète les derniers Guy Delisle ou Taniguchi comme on achèterait les nouveaux Houellebecq ou Philippe Djian. Le lecteur veut retrouver un ton, un style et une vision du monde, plutôt qu’un univers ou des héros spécifiques. 
"Ces acheteurs sont plus ouverts, plus curieux que la moyenne, constate Nicolas Feuz. Ils aiment découvrir de nouveaux titres et peuvent aussi bien acheter un roman graphique que le dernier Blake et Mortimer." 
Le genre séduit avant tout des passionnés de lecture. "Avec leurs albums aux couvertures souples, comme les romans, ce genre a amené vers la bande dessinée des gens qui n’en lisaient pas ou n’en lisaient plus", observe Nicolas Feuz.

À proximité de la littérature

Pour cette raison, le roman graphique est souvent plus à sa place lorsqu’il est présenté à proximité de la littérature. "De la même manière qu’il le ferait pour un roman, le libraire doit avoir des recommandations et mettre en avant le thème de ces ouvrages, conseille Nadia Gibert. Ces livres dégagent de l’émotion et le public a justement envie d’être touché, bousculé. Il faut mettre ces ouvrages au niveau de la littérature. Taniguchi au rayon manga par exemple, c’est une erreur. Il est lu par un autre public."
Des rapprochements peuvent être tentés : les albums d’Hugo Pratt ou de Riff Reb’s avec les livres de voyage par exemple, sans oublier les hors-séries de la presse généraliste qui s’intéressent régulièrement aux grands dessinateurs. 

Des codes bousculés

Albums atypiques, les romans graphiques s’affranchissent des codes de la bande dessinée : pagination libre, audace formelle, ambition narrative rare... Destinés aux adultes, ils embrassent des thématiques variées, de la biographie au reportage en passant par le polar et la chronique sociale. 
Ils tirent leur nom de l’expression anglo-saxonne graphic novel, née dans les années 1970 : le dessinateur Will Eisner publie alors son autobiographie, Un pacte avec Dieu (1978). En Europe, à la même époque, c’est l’émergence de Jacques Tardi et Hugo Pratt, des auteurs qui s’éloignent des sentiers battus empruntés par les grandes séries franco-belges (Astérix, etc.) pour aller dessiner sur des terres plus ambiguës et plus poétiques.
Aux États-Unis, au début des années 1990, Art Spiegelman décroche le prix Pulitzer en retraçant la déportation de son père dans la BD Maus. En France, l’époque marque les débuts de L’Association, maison d’édition qui privilégie les histoires vécues et minimalistes, à l’origine des carrières de Joann Sfar et Marjane Satrapi. 
Certes, les meilleures ventes de BD restent dominées par les grandes séries comme Blake et Mortimer ou Le Chat de Geluck, mais le roman graphique peut fidéliser les amoureux du papier et concourir à donner une image plus pointue et moderne à votre magasin.

Guillaume Pajot

L’adaptation d’Au revoir là-haut

L’un des romans graphiques les plus attendus cette année est le fruit d’un rapprochement entre BD et littérature : l’adaptation d’Au revoir là-haut, préparée par les éditions Rue de Sèvres. Le Goncourt de Pierre Lemaitre devrait connaître une nouvelle jeunesse, dessinée, en octobre 2015.

Jirô Taniguchi, le maître japonais

Spécialiste du roman graphique intimiste et ’invité d’honneur du Festival d’Angoulême 2015, Jirô Taniguchi est le mangaka le plus apprécié des lecteurs francophones. Le discret auteur de Quartier lointain (400 000 ex. vendus) a le vent en poupe : une nouveauté et deux albums réédités en janvier, d’autres à paraître en mars, la couverture d’un hors-série des Inrockuptibles... Le succès de Taniguchi est à l’image de la reconnaissance croissante d’un genre de plus en plus prisé et dans lequel il est passé maître. "Au début, l’intérêt des lecteurs français pour mon travail m’a énormément surpris. Au Japon, on trouve mes histoires trop sobres, on estime qu’elles contiennent trop de textes. En France, on lit très attentivement ce que je fais. Même les adolescents viennent me voir pendant les séances de dédicaces ! Cela m’a toujours étonné, ce n’est pas du tout  le genre de lectorat que je peux avoir au Japon."